(Avant toute chose, merci à toutes les personnes qui nous envoient des messages de soutien et surtout des preuves de compréhension pour cette tragédie qui se déroule de chaque côté de la frontière libano israélienne. Ca nous touche beaucoup et merci de continuer !!!!
Pour ceux qui ont raté les 5 épisodes précédents de cette chronique, allez sur www.stefanbazan.com/blog pour les retrouver. Tiens, à ce propos, le journal de Postdam (Märkische Allgemeine Zeitung), en Allemagne, va publier la chronique ! Je suis maintenant un vrai « embedded reporter » ! Merci Uli.)
Bon, jeudi matin… Y’avait pas de chronique hier, car je ne suis descendu à Beyrouth. Mais me voilà de nouveau à mon poste… Je fais un peu la gueule ce matin, car le spectacle de Rome, hier (la conférence internationale), m’a franchement déçu. Je m’attendais quand même à un appel au cessez-le-feu, mais visiblement, comme ça se passe mal sur le terrain pour les hébreux, je crois que Condie a décidé d’attendre un peu. Cette histoire, moi, ça me rappelle les trucs de divorces à la cour : d’abord le couple se fout des baffes. Ensuite, il en parle à ses amis, qui se réunissent et essayent de trouver une solution pour que les baffes arrêtent. Les solutions sont trop difficiles à atteindre, alors on attend de voir si quelqu’un va gagner le concours de baffes. Pendant ce temps, les amis se parlent et comme personne ne gagne le concours de baffes, on commence à envisager une solution négociée. On évalue les « assets » de chacun et on rapproche les points de vue. Et puis finalement, comme personne n’a intérêt à perdre, tout le monde finit par récupérer un peu quelque chose à la fin. Soit la télé, soit les gosses pour les moins chanceux.
C’est un peu comme ça que ça se passe ici : aujourd’hui, les diplomates essaient de voir comment on peut mettre fin aux baffes sans que ni l’un ni l’autre ne sente qu’il a tout perdu. Les hébreux devront forcément admettre qu’ils ne peuvent pas raser tous les barbus de la planète. Même avec un rasoir atomique. Les barbus, eux, devront accepter d’abandonner leur recours exclusif aux baffes et faire place à l’état libanais. Et c’est dans ce contexte que l’intervention du PM libanais hier, Fouad Siniora, m’a semblée particulièrement géniale : il a élaboré un plan où personne ne perd et à même parlé de sécurité pour Israël, ce qui est assez rare dans la bouche d’un arabe. Même si celui-là ne porte pas la barbe.
Le problème, aujourd’hui, c’est surtout de savoir qui va payer l’addition politique, ici, au Liban. Hier, il y avait à la télé un débat entre des jeunes universitaires, la plupart diplômés en gestion, ici on dit MBA, de toutes confessions et de toutes orientations politiques. Passionnant. Je n’ai pas tout compris, mon arabe étant encore assez limité, et Myriam n’ayant pas forcément envie de traduire tout le temps. Mais bon, j’ai un peu suivi. Premier constat : c’est assez rare pour être noté, un pays arabe propose par le canal de diffusion national (télé hertzienne), un vrai débat, où tout a été dit, où tout est sorti. Ca fait du bien, quand on connaît l’état de liberté d’expression des « démocraties » arabes. Par contre, le niveau du débat était affligeant et tous ces braves gens se sont proprement insultés. D’abord parce que leurs convictions sont fortement influencées par leur religion, la région où ils habitent et évidemment, leur sensibilité politique. Il y avait d’un côté les « 14 mars », principalement sunnites, druzes et chrétiens et de l’autre côté les « 8 mars », chiites, pro-syriens et chrétiens proches de Michel Aoun et Sleiman Frangié. C’est un peu à comparer avec les pour et les contre de la constitution européenne. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Arlette et Le Pen du même côté. Mais bon. Le débat à tourné à la bataille rangée entre les chiites et les sunnites. Les uns vantant les méritent de mourir en martyrs, les autres soulignant qu’il y a d’autres choses dans la vie (opinion que je partage).
Or, c’est là où tout le bât blesse : pour une partie de la population, il est nécessaire, pour 40km de désert (les fermes de Chebaa, occupées par I. depuis 67) et quelques prisonniers (entre autre, un vaillant combattant qui a ravagé à la kalash un petit troquet de Haïfa, il y a au moins 20 ans) de sacrifier ses 12 enfants en bas âge, sa maison de briques et de broc, ses 3 femmes et sa Mercedes olive modèle 83. Pour une autre partie de la population, ce qui compte, c’est un Liban prospère, avec des enfants qui vont à l’université, des sous à la banque, des voyages dans les lupanars européens et un X5 flambant neuf. Et forcément, y’a débat. Et ce débat ne vient pas du conflit juifo-arabe, mais bien de l’histoire et de la fabrication du Liban. On ne peut pas vraiment parler d’une idée « nationale » libanaise. Ca n’existe que dans les fantasmes. Chaque village, chaque famille a ses propres valeurs ici, basées sur la religion, l’activité professionnelle ou les différentes influences extérieures issues de voyages temporaires ou d’installations à l’étranger. Même le cèdre, symbole national aux yeux des étrangers, ne fait pas l’unanimité ! Il n’y a pas de cèdre sur le drapeau du Hezb, par exemple. Et puis vous avez les divergences sur le plan de la société : pas de mariage civil pour les uns, la polygamie pour les autres, le crime d’honneur pour les uns, les droits des gays pour les autres. Rien ne colle.
Donc, je crois que le Liban est à la croisée des chemins. Il se doit de définir aujourd’hui un concept national, se demander : sommes-nous un terrain de jeu pour puissances internationales et allons-nous servir de chair à canon pour toutes les causes perdues (palestinienne, islamique…) – option 1, ou serons-nous un état de droit, fort, propriétaire de ses décisions politiques internes et externes – option 2 ? C’est le grand débat entre les « 8 mars » (option 1) et les « 14 mars (option 2) ». Le problème c’est que l’option 2, qui semble la plus « normale », est soutenue par les diables de l’administration Bush et les occidentaux en général. Donc, inacceptable pour les tenants de l’option 1, qui préfèrent la tutelle syro-iranienne. La grosse merde quoi.
Donc le Liban est au bord du suicide. Mais peut-on parler de suicide quand le coup de feu est tiré par quelqu’un d’autre ?
Sur un ton plus léger : hier, un ami de mon frère, un certain Mohsin qui travaille à RFI, a appelé sur mon cellulaire pour me demander un truc incroyable : il voulait interviewer une employée de maison (il y en a beaucoup ici) qui préfère rester au Liban, malgré la guerre, plutôt que de retourner dans son pays où il n’y a pas de travail. En fait, il voulait simplement enregistrer des phrases toutes prêtes, prononcées par une sri lankaise ou une philippine. Manque de bol, celle qui est chez ma belle-sœur est du Bangladesh et à chaque question de Mohsin, Myriam devait traduire en arabe, dicter la phrase à la pauvre fille et elle devait la dire dans le téléphone. Sauf que la fille ne voulait pas dire ce que Mohsin voulait… on a bien rigolé ! En fait, cette anecdote traduit bien la mentalité des journalistes qui ne veulent montrer que ce qu’ils pensent. Ils ont déjà leur sujet et ils ne filment que ce qu’ils veulent voir. C’est pourquoi tout le monde se plaint de la façon dont est couverte cette guerre : les journalistes ne vous montrent pas des gens normaux. Ils vous montrent des clichés, des trucs sans danger. L’arabe qui tient le bras de son fils en miettes et qui crie Allah Akbar et le pauvre colon juif, pur francophone, avec ses beaux livres et les boudins bondissants de sa petite famille, qui explique que les katiouchas le dérangent pendant la lecture quotidienne de sa Torah.
Allez, je finis avec la question qui tue : avez-vous déjà été victime du terrorisme ? Moi oui. Avant-hier soir. Nous étions sur le balcon à la montagne, en train de regarder la télé. Genre 21h. Avec les enfants (nous sommes 14 en tout dans la maison !). Tout à coup, un bruit sourd a déchiré le noir de la nuit étoilé des montagnes libanaises. Amplifié par les versants abruptes du Mont Sannine, la vibration terrible de 2, 3, 4 ? F16 israéliens, passant à quelques centaines de mètres de nos têtes, a fait fuir toute la famille à l’abri dans la maison. Cris des parents, cris des enfants qui ne comprennent rien. Tout le monde court, moi j’essaie de voir quelque chose. Rien. Juste du bruit, un bruit froid et sourd. Pas de lumières, pas de trace. Juste pour faire peur, juste pour obliger une petite famille à se dire que même elle, bien planquée dans sa montagne, n’est pas à l’abri de la colère du peuple juif. Ca doit être ça, la terreur. Avoir tout le temps peur, même si rien ne se passe. Brrrr.
Les avions sont repassés, à 3h50 du matin. J’ai vu que Rami dormait et Myriam aussi. J’ai mis mon oreiller sur ma tête en me disant qu’ils aillent se faire foutre. Le matin, Myriam m’a demandé : tu as entendu les avions cette nuit ? …. J
Bonne journée à tous et n’oubliez pas l’OL dimanche à 17h45 sur France 2 !!!